lundi 20 mai 2019

581° Festival de Cannes il y a cinquante ans.






Je n'ai pas l'habitude de parler de moi dans ce blog, mais l'ouverture aujourd'hui du 72° Festival de Cannes me rappelle d'émouvants souvenirs.

Il y a dix ans, sur ce blog, j’ai écrit l’article n° 258, que je repends ici avec de menus rafraîchissements.

J’entends aux informations le mécontentement de certaines professions, les auto-écoles par exemple, qui bloquent les routes parce qu’ils voient leur profession ratatinée par le numérique.
Ce ne sont pas les seuls, loin de là. De nombreuses professions se sont profondément transformées avec l’arrivée du numérique. D’autres ont carrément disparu.

Ce fut le cas de la mienne. J’étais un spécialiste de la pellicule, qui, en quelques années, a complètement disparu au profit du numérique. Depuis bientôt dix ans, lorsque vous allez au cinéma, vous voyez une image numérique. Ce fut aussi le cas de tous les travailleurs du laboratoires de développent et de traitement…

On a longtemps pensé que le numérique ne surpasserait jamais en qualité les techniques d’images avancées (70 mm) et de son (codage Dolby sur le film). L’avancée technologique a finalement eu raison de ces derniers bastions. On gagne maintenant en qualité d’image et de son à voir des films en numérique. On économise aussi beaucoup d’argent à la production en les tournant sans pellicule. Et il faut moins de lumière…

Certes, il y a la nostalgie du film, comme il existe celle des voitures anciennes ou des trains à vapeur. J’avais commencé dans ce métier comme Toto dans Cinéma Paradiso…

Mais chaque jour, l’inexorable progrès écrase un peu plus tous les détails auxquels les nostalgiques se raccrochaient. La température de couleurs, la chaleur des ambiances, résolus. Les profondeurs de champ : améliorées. Le grain : divisé par trois. Le son : épuré avec la disparition totale des bruits de lecture et des parasites provoqués par l’usure du film au fil des séances.
La bande passante : élargie, le nombre de canaux : multiplié, la dynamique : augmentée. Plus rien à quoi se raccrocher.

Le numérique fut pour les artisans du film que j’étais un cataclysme technologique. Tout a disparu. C’est la retraite qui m’en a sauvé de justesse. Ma profession n’existe plus...

Mais il y a cinquante ans, en 1969, votre serviteur eut l'honneur de faire des projections dans moult très grandes salles françaises, et notamment au Festival de Cannes. Qui se tenait encore dans son ancien palais, dit « Palais de la Croisette"

A la fin de la guerre, le Festival eut lieu dans le théâtre de l’ancien Casino. La salle était trop petite (1000 places).
On décida donc en urgence de construire le Palais de la Croisette, dédié aux festivals – dont le Festival International du Film -qui fut achevé en deux ans. On l’inaugura avec le Festival de 1949.

Il était temps : le grand concurrent, Venise, s’était doté en 1937, juste avant la guerre, d’un Palazzo del Cinema ultra-moderne très innovant pour l’époque. Il était déjà plus avancé que celui de Cannes, qui vit pourtant le jour douze ans plus tard : la projection y était horizontale, alors qu’au Palais de la Croisette, comme dans les salles traditionnelles, elle tombait du haut d’un balcon très escarpé.

Entré au dernier moment comme remplaçant, j'y travaillai au-delà du raisonnable, une fâcheuse épidémie de grippe (eh oui, déjà!) à laquelle j'échappai ayant décimé l'équipe, pourtant nombreuse, des opérateurs.



Voilà de quoi j’avais l’air en 1969.


Il me reste de ce festival quelques photos, des vieilles diapositives que j'ai numérisées sans numériseur, on admirera la performance, en photographiant leur projection sur un petit écran!

L'ancien palais du Festival, donc, inauguré en 1949 et détruit en 1983, offrait une salle de 1700 places avec balcon, dotée d'un écran de 16 mètres, exceptionnel pour l'époque, mais la projection était affligée d'une plongée de près de 25° qui nuisait considérablement à la construction d'une image de grande dimension. Pour conjurer le problème, on avait incliné l'écran face à la cabine de 15°, avec l'inconvénient qu'il se couvrait de poussière assez rapidement et qu'il fallait le changer presque tous les ans...

De plus, cette inclinaison était très visible des places latérales de l'orchestre. Pour les galas, l'attribution des sièges était donc un problème aussi épineux qu'un plan de table avec un archevêque, un ambassadeur et une archiduchesse, puisqu'il fallait « trier » les invités en fonction de leurs compétences techniques pour n'attribuer ces mauvaises places qu'à des spectateurs incapables de déceler la supercherie.

La salle en 1969, photographiée par les trous de projection.

Située au cinquième étage, desservie par un ascenseur, juste sous la terrasse brûlée par le soleil, l'étouffante cabine de projection, mal ventilée et non climatisée, hébergeait quatre projecteurs Philips DP70, (Hollandais). La Rolls du cinéma. Les deux du milieu équipés de lanternes à arc californiennes Mole Richardson à positif tournant, (quelle merveille!) et les deux machines latérales de lanternes à arc italiennes Cinemeccanica SuperZenith. Les connaisseurs verront très bien tout cela sur les photos. 




Au fond, hors de la photo, des lecteurs double bande, dotés d'une synchronisation électronique "Interlock" avec des moteurs à glissement, -les premiers que je voyais- permettaient, à la première séance, d'enregistrer des traductions dans les langues choisies par le jury, et de les relire lors des projections suivantes.



A droite, également invisible sur la photo, un tableau de commutation pour les changements de machine, appelé « Véronique », avait la réputation de conduire à des situations d'impasse produisant des coupures de son lors des changements de machine s'il n'était pas manié par son maître. Je n'y ai jamais touché. A côté, une minuscule pièce dévolue à la régie son était littéralement remplie par un bedonnant mais sympathique ingénieur que l'on apercevait parfois entre deux volutes de fumée de ses Gitanes.


Votre serviteur, sous son meilleur profil, en plein travail.

Lorsqu'on sait qu'il y a dans la salle le gratin du cinéma planétaire, on a le trac.
Je n'en étais pas exempt. J'ai vu des opérateurs renoncer en tremblant à la grande salle...
Il est vrai que chaque fois que l'on appuie sur un bouton, on joue sa place...
Sauf le chef, qui un jour, a envoyé une bobine à l'envers... Et qui est resté chef.

A l'époque aucune projection n'était automatique alors qu'elles le sont toutes devenues quinze ans plus tard, au temps des complexes, y compris les plus puissantes. Notamment parce qu'aucune lanterne à arc ne donnait plus d'une heure de lumière sans qu'il faille remplacer les charbons. Il fallut attendre l’invention de la lampe au xénon…

En l'occurrence, les Mole Richardson de Cannes ne délivraient pas plus de trente minutes de lumière continue. Ensuite, il fallait l’éteindre pour changer les charbons. ...

C'est donc bobine par bobine qu'on faisait les projections, avec changement de machine toutes les 17 minutes. C'est dire qu'il y avait intérêt à avoir les yeux en face des trous et qu'il ne s'agissait pas de fumer la moquette avant d'aller faire une séance. Par précaution, nous étions deux opérateurs, chacun passant toujours les mêmes bobines sur le même appareil. La chasse aux rayures était ouverte! 



Guettant sur l'écran le signe du changement de projecteur.
Il fait trèèès chaud. Mes cheveux sont collés sur mes tempes...


Jusqu’à la fin de « l’ère pellicule », la projection du Festival de Cannes s’est pratiquée en mode manuel et bobine par bobine.

Comme j'étais de loin le gamin de l'équipe, j'avais 22 ans et les mandarins de la salle obscure me regardaient de haut, on ne me confiait que les films jugés secondaires. En regardant attentivement cette photo prise dans la salle de montage, pompeusement baptisée le bunker, vous constaterez que la pellicule ne touche pas mes doigts: elle vole! Déjà doué, le petit! Le film entre mes mains le jour de la photo était, autant que je me souvienne, le film de Pierre Etaix « Le Grand Amour ».




Ce fut l'année où « IF » de Lindsay Anderson, obtint la Palme d'Or lors d'une cérémonie de clôture présentée par Jacques Martin. « Z » de Costa Gavras n'y obtint qu'un prix d'interprétation masculine décerné à Jean Louis Trintignant. .. A part le Pierre Etaix et le soporifique « Ma nuit chez Maud » d’Eric Rohmer, on me confia aussi "Easy Rider", de Dennis Hopper, qui fit mauvaise impression et obtint sous les sifflets un prix de la première œuvre avant de devenir le film culte que l'on sait. .

L'histoire nous dit aujourd'hui que « If » -palme d’or - est un film oublié et que « Z » et Easy Rider », qui n’ont pas brillé ce jour là, sont restés dans l'histoire. Le jury était pourtant présidé par Lucchino Visconti in person.



Le détail du défilement du DP 70.

En 1982, ce palais des festival, dit « Palais de la Croisette » fut abandonné au profit du nouveau palais que nous connaissons, appelé le bunker par les Cannois. Il est construit sur le port de Cannes, précisément à l’emplacement de l’ancien casino, « Le Casino des Fleurs » qui hébergea le tout premier Festival d’après guerre et qui fut démoli pour laisser la place.


 Le "Palais Croisette"

Malgré les critiques, la grande salle de ce nouveau -et actuel- palais est, à mon avis, le modèle de la salle idéale, architecturalement parfaite, conçue autour du spectateur et de la projection. On parle néanmoins déjà de démolir ce second palais pour le remplacer par je ne sais quoi qui aura bien du mal, je pense, à être aussi fonctionnel.


 L’actuelle grande salle du Palais des Festivals de Cannes.

Les lanternes à arc ont été remplacées à la fin des années 80 par des lanternes au xénon Kinoton, ce qui n'alla pas sans quelques explosions très spectaculaires, dont une célèbre en plein gala d'ouverture. (Je n'y étais plus depuis longtemps, mais elle résonne encore dans la profession).

Les premières lampes au xénon, surtout les très grosses, avaient la fâcheuse manie d’exploser sans aucun signe avant-coureur. L’explosion était très puissante, le miroir pulvérisé, et parfois des éclats venaient briser la glace thermique de sécurité, se loger dans la cage de l’obturateur et provoquer une casse mécanique du projecteur en le bloquant brutalement….

On ne les manipulait -à froid et à l’abri des courants d’air, qu’avec un masque et des gants de protection. Je mettais même en plus mon blouson de moto pour les remplacer tant j’en avais peur. Le boîtier de la lanterne était littéralement blindé pour protéger l’opérateur, et il arrivait, après une belle explosion, qu’elle soit cabossée de l’intérieur, gonflée comme une boite de conserve avariée….

Lorsqu'on changea de palais, les quatre projecteurs DP 70 furent déménagés et installés dans le nouveau palais avec leurs lanternes explosives.

A la suite de débats dont j'ignore la teneur, ils ont été remplacés depuis par des DP 75, un modèle supposé supplanter le précédent mais qui, à mon humble avis, ne lui arrive pas à la cheville. Et j'en parle en connaissance de cause, puisque la suite de ma carrière m'a conduit à maintenir pendant plus de vingt ans un complexe cinématographique parisien entièrement équipé de cette regrettable machine...

J'ai le souvenir émouvant d'avoir assisté, en spectateur dans la salle, le 26 mai 1982, à la dernière projection du Palais Croisette.
C'était le film "The Wall" d'Alan Parker, mettant en image l'album de Pink Floyd.
C'était du 70 mm. Les anglais avaient monté une sono délirante, entassé des amplis plein la cabine et des haut-parleurs jusqu'au plafond derrière l'écran.

Le Palais a tremblé ce soir là.
Mémorable.
Ce fut à la fois son baroud d'honneur et son chant du cygne.
J'en ai encore les larmes aux yeux.

Je n'ai pas trouvé de photo de l'actuelle cabine de projection "numérique" du Palais du Festival.

A titre indicatif, voici deux exemples de projecteur numérique de grande salle...







dimanche 7 avril 2019

580° Soutenons Bilal Hassani…



L’Eurovision a toujours été un terrain politique, et surtout un porte-voix pour les libertés trop difficilement partagées par certains pays.
L’occasion est trop belle de faire passer par le biais du spectacle un message de liberté qui se heurte dans tous les autres domaines aux censures et aux restrictions des pouvoirs autoritaires.



En 1997, l’islandais Paul Oscar est le premier chanteur ouvertement homosexuel à concourir en finale.

En 1998, la trans israélienne Dana International remporte la finale. Israël est très partagé sur la diversité des sexualités, mais les progressistes comptent bien sur ce pavé dans la mare à la fois pour faire avancer les idées et pour développer le tourisme dans leur pays.

En 2002, un trio de drag-queens slovènes, Sestre 3 se fait plus remarquer par son accoutrement que par sa prestation musicale, médiocre. Sa sélection en finale semble tenir d’un double miracle, mais ils sont là, loin dans le classement, mais présents...

En 2007, la Serbe Marija Serifovic, qui n’a pas pourtant pas encore fait son coming-out, - ça viendra l’année suivante - chante « Molitva », un ode à la tolérance, un clin d’œil appuyé aux amours lesbiennes...

Puis, pendant quelques années, rien de bien militant, jusqu’à Conchita Wurst, en 2015, dont le triomphe déborde du cadre de l’Eurovision pour devenir un succès international.



Les réactions sont nombreuses, et parfois désolantes. On se demande souvent s'il vaut mieux pouffer de rire ou rire jaune :

La Russie déclare ne plus vouloir présenter de candidat à l’Eurovision. Elle y reviendra, mais sans grand succès, puisque l’aval obligatoire du pouvoir et les lois « anti-propagande » éliminent les candidats un brin originaux…

La Chine, qui retransmet l’évènement sans y participer, censure des passages entiers du concours. Tout y est passé au peigne fin par Mango-TV, la chaîne spécialiste des événements culturels internationaux. Par exemple, lors de la cérémonie des Oscars, le mot « gay » avait été sous-titré par « original »
La Turquie parle de se retirer aussi…

Cette année, en 2019, le groupe autour de la chanteuse ukrainienne très célèbre, Maruv, remporte les sélections de son pays, mais le pouvoir ukrainien veut imposer à la chanteuse  un contrat l’enjoignant à modifier le texte de sa chanson pour y inclure des slogans anti-russes, les deux pays étant en conflit, notamment à propos de la Crimée.

Elle refuse de signer. Elle ne pouvait pas le faire, de toute manière, son producteur, la chaîne de télévision PBC, filiale de Warner Music Russia, étant pro-russe.

La chanteuse, qui n'est pas que chanteuse, mais aussi polytechnicienne, fait une conférence de presse pour dire que la politique ne doit pas s’ingérer dans l’art, et que si son pays ne veut pas d’elle, elle s’en va. Les autorités ukrainiennes proposent alors aux seconds et troisièmes des éliminatoires de représenter le pays : tous refusent.
L’Ukraine n’a plus de candidat à l’Eurovision.

En France, des éliminatoires indépendants et bien réguliers désignent le jeune chanteur d’origine marocaine, Bilal Hassani, comme finaliste pour représenter le pays.

Notons que deux homosexuels militants participaient à la sélection. Bilal Hassani n’est en effet pas tout seul : il y a aussi Emmanuel Moire, dont la chanson « La promesse », est une ode émouvante à l’amour des garçons. :

Je me fais la promesse, je me fais la promesse
De vivre enfin quand mon cœur bat pour un homme
Pour un homme,...
Bilal Hassani a une chanson tout aussi engagée, « Roi », avec du charme, un brin de mystère et de paillettes en plus.

Ne me demandez pas qui je suis,
Je suis pas dans les codes
Ça dérange beaucoup

Il l’emporte. Il va prendre très cher… Des tombereaux d’injures vont se déverser sur lui. Il va devenir la cible de tous les réacs de France et de Navarre.

Catherine Rambert, chroniqueuse à Téléstar :

. "Est-ce qu'on peut rappeler quand même que l'Eurovision c'est quand même un concours de chansons au départ ? Et là, on dirait un concours de déguisements et de travestis. Je n'ai rien contre ce garçon qui a l'air très sympathique, mais on juge des chanteurs en principe"...

« Touche pas à mon pote » « people » laisse entendre qu’il y a derrière cette victoire un travail de comm’ pour le faire avancer. On n’y prononce pas le mot « lobby », mais on sent que c’est le fond de la pensée du chroniqueur…

Pourtant, « Touche pas à mon poste » finira par inviter Bilal le 4 février, -difficile d’ignorer le succès sur une chaîne commerciale -, et tente de le coincer à propos de ses tweets de jeunesse où les homophobes et des Juifs intégristes avaient trouvé matière à polémique.


 Le garçon s’est très bien sorti de l’épreuve :
« Je suis surtout très heureux de faire l'Eurovision avec cette chanson. C'est un morceau qui a un message très fort, contre toutes les discriminations. Donc, voilà. C'est dans mes convictions. Je suis moi-même discriminé, je serai toujours contre toute violence. J'ai beaucoup d'amour à offrir à tout le monde et je vais tout donner pour pouvoir représenter la France du mieux que je peux »

Même Philippe Manœuvre, sur RTL, dont on pourrait croire qu’il aime les artistes originaux et innovateurs, y va de sa diatribe :

"C'est la fête à Neuneu, l'Eurovision  ! Faut y aller avec des transsexuels barbus, avec des bonnes femmes qui ont de l'abattage !", avait-il lancé, ajoutant que Cindy Sanders aurait mieux fait l'affaire. "Elle aurait été une parfaite candidate à l'Eurovision parce qu'elle envoie comme un poids lourd et qu'il faut avoir un côté Dalida".

La droite bien franchouillarde est furieuse, et en avale son dentier.
Une chroniqueuse parle de « baissage de culotte », de chanteur maghrébin qui représente la France avec des paroles à moitié en anglais, et d’Eurovision qui fait déborder le vase :

« L’an dernier, nos représentants, avec « Merci », nous chantaient une ode aux migrants, cette année, c’est un travesti qui nous représente avec une apologie de l’homosexualité »…..
Je vous passe la suite.

Merci, Bilal, de faire chier les gros cons. Un peu de lumière, de joie, et de courage dans ce mode de brutes.

Bilal Hassani a besoin d’être défendu. Heureusement, il a des fans. Nombreux et enthousiastes.
Lesquels ont décidé de fêter la sortie de son nouvel album avec une fan-party qui aura lieu à Paris le 26 avril prochain.
Ce n’est pas un évènement « mondain », c’est un évènement quasi associatif, l’entrée est à 10€.

Quasiment un acte militant. Je vous ai donc publié l’affiche ci-dessus.
Bilal Hassani « in person » pourrait bien s’y trouver…


Réservations billettrie :

A bon entendeur...





samedi 30 mars 2019

579° Boy Erased, l’enfer des thérapies de conversion.





Boy Erased est avant tout un film sur l’aveuglement de la religion, la négation de la nature même par la foi aveugle, un documentaire où l’on comprend que l’intégrisme et la radicalisation rongent toutes les religions, y compris celles qui peuvent nous sembler familières et inoffensives.



Avec un petit plus propre à la religion américaine : On y comprend d’emblée que là-bas, un temple, une église n’est rien d’autre qu’une entreprise commerciale, prête à tout pour séduire sa clientèle, attirer sur ses bancs les fidèles d’en face, et pratiquer le populisme le plus effrayant pour augmenter le chiffre d’affaire.

Les Européens ont du mal à imaginer qu’aux USA, tout tourne autour de la religion. Lorsque vous aménagez dans un nouveau quartier, vos voisins ne vous demandent pas quelle est votre profession, mais quelle église vous allez fréquenter. N'importe laquelle fera l'affaire, ce n'est que si vous n'allez dans aucune que vous aurez du mal à vous intégrer.

Cela paraît quasiment normal pour un Américain, aussi, le film ne s’attarde-t- pas trop sur cette démonstration. Dommage pour son impact à l’exportation.

En effet, la scène où le père du héros, pasteur baptiste, réalisant enfin qu’il ne changera pas la nature de son rejeton, déplore d’avoir travaillé toute sa vie pour « construire une entreprise qu’il espérait lui léguer afin qu’il en vive confortablement» constitue, pour nous, européens, un choc supplémentaire dans la perception du phénomène...




Le réalisateur, Joël Edgerton, s’est réservé le rôle de l’odieux maître de ballet de la cure de thérapie, s’entourant de Lucas Hedges pour interpréter le jeune homme, de Russell Crowe pour le papa-pasteur, de Nicole Kidmann dans le rôle de la maman, et même de Xavier Dolan qui incarne, dans un rôle secondaire mais très acide, l’un des malheureux patients au côtés du héros.

L’une des premières scènes donne le ton et le niveau de l’argumentation des « formateurs ».
Pour démontrer que l’homosexualité n’est pas innée, mais choisie, l’enseignant demande à la classe qui joue au football, puis à l’élève qui s’est hasardé à lever le doigt :
« Est-ce que tu es né footballeur, où t’es-tu décidé un jour à te mettre au football ? »…

Tout dans la dialectique des « déformateurs » est du même acabit, l’argument ultime étant bien sûr que dieu peut tout pardonner à celui qui se repent et revient dans le « droit chemin »…
L’amour de dieu pèse lourd, très lourd, dans cette maladroite pédagogie, qui prétend éradiquer tout à la fois et de la même manière l’alcoolisme, la drogue, l’appartenance à un gang, la tabagie et l’homosexualité. L’élixir du docteur Jésus serait un remède universel…

 

Une des scènes, trop courtes, mais décisives, est celle où l’on fait avouer au patron du stage de conversion qu’il ne possède aucun diplôme, ni médical, ni psychiatrique, ni d’aucune sorte, et qu’il n’est le que la patron d’une entreprise commerciale qui vent à prix d’or (3000$) un traitement de choc essentiellement fait d’humiliation publique et de lavage de cerveau.

Encore une fois, pareille révélation choque moins les Américains, pour qui tout est commerce, que nous, Européens, qui rangeons encore naïvement les institutions de spiritualité au rayon associatif, alors que si chez nous, elles restent peu commerciales, elles deviennent par contre abusivement politiques.

Et pourtant, nous ne sommes pas trop mal protégés, puisqu’en Europe, pareilles pratiques entreraient immédiatement dans le cadre d’un comportement sectaire caractérisé et tomberaient sous le coup de la loi.

Définitivement, aux USA, tout est entreprise, et aucun législateur ne se hasarderait à trier, parmi les propagateurs de doctrines, le bon grain de l’ivraie…
Il n’existe là-bas aucune loi contre les sectes et les débordements religieux, premier amendement oblige…

Il faut voir Boy Erased comme un documentaire hallucinant sur les ressorts profonds de l’homophobie qui, dans ce pays qui fait feu de tout bois, peut être à la fois un produit commercial, un argument politique, et même une vocation professionnelle pour certains illuminés qui pratiquent et répandent cette discrimination avec zèle et ostentation pour se voiler à eux-mêmes les sentiments homophiles qui les tourmentent.

Et si après cela, vous estimez encore la religion , n’importe laquelle, propre à éclairer votre entendement, à satisfaire votre spiritualité et à conduire vos actes sur le chemin de la vie… personne ne peut plus rien pour vous.




mercredi 20 février 2019

578° Benalla et Crase en prison, Finkelkraut en diversion…



Voilà donc Benalla et Crase en prison.
Procédons aux déductions qui s’imposent :

1° Les juges ont démenti le parquet, puisqu’ils ont précisément fondé cette incarcération sur les révélations de Médiapart, auxquelles le parquet avait réagi par une maladroite tentative de perquisition, et Benalla par une plainte pour atteinte à la vie privée supposée soustraire le document de l’instruction en le faisant passer pour une pièce illégalement acquise.

Or, manifestement, les juges se sont assis à la fois sur la réaction du parquet et sur la plainte de Benalla...
Pourvu que cette indépendance dure.

Dans cette conversation entre les deux hommes révélée par Mediapart, Benalla se targuait justement du soutien inconditionnel et sans faille de Macron.

Donc, dans son esprit, Macron l’a lâché, trahi.
Benalla pourrait penser à se venger. Il n’a plus rien à perdre. Il risque bien de choisir la fuite en avant… C’est un carriériste, un aventurier, il est capable de sacrifier ce qui ne lui est plus utile et de brûler ce qu’il a aimé.





On peut donc espérer des révélations croustillantes dans les jours qui viennent…
On va enfin connaître la clé de la protection et des avantages dont il a bénéficié jusqu’ici.

Dans deux articles antérieurs, j’avais déjà laissé entendre qu’il restait bien davantage à apprendre sur les aventures élyséennes et extra-élyséennes de Benalla que ce que nous en connaissions déjà.
Chaque nouveau rebondissement ouvre des fenêtres insoupçonnées sur des galaxies entières d’affairisme étrange et de connivences… inattendues.







Mais on sait que les journalistes aiment bien garder quelques biscuits, conscients de ce qu’une petite révélation judicieusement amenée est un appât qui fait parfois surgir un banc de poissons tout entier…

Par ailleurs, on peut se demander s’il y aurait un lien entre l’irrépressible montée de l’éjaculation Benalla et les aventures de Finkelkraut dans les manifestations populaires.

Je ne suis vraiment pas un complotiste, je dénonce ce genre d’élucubration, mais il est des « coïncidences répétées » qui m’interrogent quand même…

Deux fois dans les dernières années, le bon peuple se réunit spontanément, hors du contrôle des « institutions intermédiaires », des syndicats et autres capitonnages administratifs pour réfléchir sur sa condition et faire des propositions qui n’arrangent pas le pouvoir ni la finance.

La première fois, c’était les nuits debout.
Et la deuxième fois, les gilets jaunes.

Et à chaque fois, pouf ! Miracle ! Perlimpinpin !  Finkelkraut débarque comme par magie au milieu de la manif, devant des caméras toujours présentes à point nommé, évidemment il se fait rabrouer comme on rabroue un vieux réac, et à chaque fois, cette altercation bistrotière fait le tour des télévisions et d’internet et supplante en médiatisation toutes les manifestations et revendications du bon peuple…

Le pouvoir en profite à chaque fois pour organiser une belle manœuvre de diversion avec lâcher de promesses, discours allonzenfants, et passez muscade.

Ne me faites pas dire non plus ce que je ne dis pas et que je ne pense pas.
Comme toutes les haines et les discriminations, l’antisémitisme est une chose abominable, même s’il ne doit pas être confondu avec l’antisionisme, qui est une opinion politique.

L’amalgame que d’aucuns tentent de faire entre les deux est, comme tous les amalgames, une manœuvre diffamatoire et réactionnaire. A chaque mot son sens précis, et on pourra exprimer ses idées plus clairement.

Il ne faut pas laisser passer impunément des dérives comme l’antisémitisme. Nous sommes d’accord.

Ma question n’est pas sur le fond, mais sur la forme : Pourquoi le « lapin Finkelkraut » sort-il si opportunément du chapeau pile au moment où le pouvoir aimerait focaliser l’attention de l’opinion publique sur autre chose que la contestation sociale ?

Je n’apporte pas la réponse, mais on me permettra de poser la question. Les coïncidences, par définition, sont des évènements qui ne se répètent pas. 





J’ajoute au chapitre des « coïncidences planifiées » , la vague de démissions des conseillers de l’Élysée. Sylvain Fort, Ismaël Emelien, et sans doute bientôt David Amiel…

Qui est mieux placé qu’un conseiller de l’Élysée pour prévoir le tsunami de boue qui va inonder la cour du château avec les développements bouillonnants et mousseux de l’affaire Benalla ?

Jusqu’ici, je n’aimais pas les séries. Mais cette série Benalla m’a réconcilié avec le principe.

Vivement la saison 3...





mardi 15 janvier 2019

577° Macron fait sa dissert..





L’idée d’un grand débat, ce n’est pas une idée de génie, c’est tout simplement -et enfin – ce qu’on aurait du faire depuis longtemps, ce que les gouvernements précédents ont toujours retardé, et que ce gouvernement a fini par accepter parce que les Français lui ont mis le couteau sous la gorge.

Il est évident qu’il va falloir remettre beaucoup de choses sur le métier pour permettre au pays de redémarrer sur de bonnes bases.

J’ai donc lu avec attention la lettre que le président des riches a bien voulu rédiger à l’attention du petit peuple qui renâcle. D’emblée, on sent le départ de monsieur Sylvain Fort, qui était à l’Élysée la plume de Jupiter.






Finies les grandes envolées lyrico-romantiques, les accents gaulliens d’apothéose républicaine, les glorieux couchers de soleil sur la grandeur de la patrie. Le magicien des mots est parti, et ça se sent.

Le pensum reste une bonne rédaction sans doute moultes fois relue et corrigée, expurgée des répétitions et autres maladresses linguistiques, mais quand même un peu tristounette.

Toutefois, dès les premières lignes, une grosse arête vient entraver la mastication. :

« Je n’ai pas oublié que j’ai été élu sur un projet, sur de grandes orientations auxquelles je demeure fidèle. »

Premier boulet dans le bel édifice rédactionnel : Non, monsieur Macron, vous n’avez pas été élu sur votre projet. Votre projet, il a recueilli 17 % des voix au premier tour. A deuxième tour, vous n’avez été élu que comme parapluie contre Marine Le Pen…

Après cela, la lanterne dont vous vouliez éclairer votre discours n’est plus qu’une vessie…

Comment vous croire maintenant? D’autant plus que vous avez balayé d’un revers de manche les requêtes considérées par les Français comme un véritable préalable à l’ouverture d’un vrai débat : l’impôt sur la fortune.

Vos technocrates auront beau essayer de me persuader que j’ai appris l’économie dans Picsou Magazine. C’est une de leur façon de mépriser le petit peuple. En fait, effectivement, je n’ai pas appris l’économie comme une science abstraite, mais en payant mes factures, en essuyant les refus que mes patrons opposaient à mes demandes d’augmentation, en allant pleurer chez mon banquier pour qu’il me permette de bouffer jusqu’au 31, et en constatant que ma retraite va en diminuant alors que pendant quarante ans, mes cotisations ont été en augmentant.

Et en voyant bien des choses écœurantes dont je ne vais pas refaire la liste, d’autant plus que je suis persuadé que les scandales qui n’éclatent jamais sont bien plus nombreux que ceux que je peux voir.

Utile ou pas, l’impôt sur la fortune est un symbole de justice fiscale. Quand ça vous arrange, vous n’êtes pas le dernier à brandir le symbole à l’appui des valeurs dont vous êtes ou vous croyez être le garant. Votre souci du symbole est allé jusqu’à changer l’entête du papier à lettre de l’Élysée…
C’est dire !

Mais le symbole n’est pas seulement un artefact réservé aux élites. Le symbole parle, il représente, signifie. Et en l’occurrence, celui de l’ISF est perçu comme un signe de justice fiscale.

Seraient également perçus comme des signes de justice fiscale la réduction des taxes sur le gaz et l’électricité, qui sont toutes deux supérieures à 50 %.
Il suffirait de considérer que ce sont là des produits de première nécessité. Mais ça ne vous arrange pas, hein ?

Vous préférez transformer en flat tax une taxe sur les revenus boursiers dont les bénéficiaires se comptent plus parmi vos camarades de pouvoir que dans le peuple laborieux.
Une bonne mesure serait également de ramener à au moins 8 ou 10 le nombre de tranches sur l’impôt sur le revenu : il serait ainsi plus progressif. Sans tomber dans les 14 tranches promises par monsieur Mélenchon, un étalement plus large de l’assiette assurerait une meilleure équité.

Sans doute espérez vous que les Français vont s’égarer dans les histoires d’immigration, et sur les valeurs laïques à propos desquelles vous faites tout votre possible pour créer la zizanie… Cela vous permettrait sans doute de poursuivre « sous la table » le plan financier inexorable qui est le vôtre de rétrograder les classes moyennes au niveau de « la France d’en bas ».

Vous y laisserez vos dents. La France d’en bas emplit les rues, brûle quelques voitures et tague quelques murs. Les classes moyennes sont les forces vives dont les nantis ont besoin pour dominer. La gageure est bien différentes.

C’est l’humoriste Guillaume Meurice qui a le mot de la fin à propos de votre grand débat :

« Il est temps de discuter ensemble sur la manière dont nous allons faire comme j’ai prévu »

En attendant le débat…