vendredi 10 décembre 2010

363° Le plus ancien bar gay d'Europe vient de fermer...



La Côte d'Azur n'a pas toujours été cette concentration de retraités se donnant des édiles réactionnaires et votant aux confins de l'extrême droite, tolérant dans un difficile déchirement la légèreté et même la débauche des riches touristes étrangers qui font sa fortune tout en serrant la vis de l'ordre moral aux locaux pour rassurer une population de vieux aigris qui ne sort pourtant pas beaucoup de chez elle, mais qui vote avec application...


Lorsque j'ai connu Cannes dans les années 60, c'était un paradis sexuel et homosexuel. J'y ai vu le plus grand bar gay de France et de Navarre ; il fallait aller à Amsterdam pour en trouver un plus vaste : les Trois Cloches, rue des Frères Pradignac. Et il y en avait plein d'autres partout, de ces établissements gais et colorés... Je ne sais plus les noms, mais je me souviens que j'en faisais la tournée.

Sur la Croisette, chaque palmier avait son gigolo, et le bain de minuit en pleine ville était une activité traditionnelle à laquelle de nombreux homos participaient sans heurt avec les autres fêtards.


Je ne sais pas depuis combien de temps durait ce petit paradis, je suis arrivé pour assister à son extinction. (Et puis, je suis « monté » à Paris.) Les petits retraités cannois se sont plaint de choses qu'ils ne voyaient pourtant jamais -couche-tôt qu'ils étaient- à longues colonnes de lamentations moralisantes dans la presse locale, ils se sont donnés des édiles municipaux ad-hoc qui ont nettoyé le terrain. Les bars ont fermé, les baigneurs de minuit ont été arrêtés, et les plages ont été arrosées chaque soir à grands coups de lance d'incendie pour empêcher les gens d'y dormir, ce qui semble paradoxal dans une région où on donnait la consigne d'économiser l'eau qui faisait défaut chaque été...


En moins de dix ans, tout le domaine public a été nettoyé, la liberté du plaisir populaire anéantie et les frasques ne sont restées l'apanage des nantis que dans des clubs privés et les opulentes villas de l'arrière pays.


Au nombre de ces bars, je me souviens fort bien du Zanzi, le Zanzi-bar, grosse astuce, sur les « allées ». Ce qui s'appelle la rue Félix Faure pour les plans et les touristes, et les allées pour les autochtones. En fait, c'est la « rambla » locale, malencontreusement occupée alors par un vaste parking.


Le Zanzi, c'était un petit bar voûté au bas de trois ou quatre marches, un décor d'acajou marine, -nous sommes sur le vieux port. (Le seul port à l'époque, le port Canto n'étant qu'en construction), et une faune d'habitués dont la principale vertu était la mixité des générations. C'est un des rares endroits où j'ai vu des jeunes gens sur les genoux de leurs aînés dans un mode relationnel qui n'était pas forcément tarifé. Je ne dis pas qu'il ne l'était jamais, mais qu'il puisse ne pas l'être parfois reste une exception dans les établissements de ce genre.


L'alcool coulait à flots, et le barman avait fort à faire dans un établissement alors dépourvu de « videur ». Outre quelques blondinets qui succombèrent à mon charme, (l'histoire est ancienne), mes grands souvenirs de l'endroit restent les fresques du plafond, peintes par Soungouroff, personnage épique avec des airs de Raspoutine qui buvait des flots de vodka presque tous les soirs au bout du comptoir en proposant aux éphèbes de passage de poser pour lui séance tenante dans une chambre qu'il possédait aux alentours.


On voit encore, sur une des photos de cet article, les fresques de Soungouroff qui ornaient les voûtes. Elles vont disparaître sous les perceuses des décorateurs qui vont transformer le lieu en glacier.


Car le Zanzi a vécu. Après 125 ans de bons et cordiaux services, le bar a éteint son enseigne hier.

Victime de nombreux éléments convergents qui ont transformé la Côte d'Azur en Las Vegas dans les quarante dernières années.


Photos extraites du site du Zanzi, encore en ligne aujourd'hui...




2 commentaires:

Nicolas Canet a dit…

Bonjour,
Vous évoquez Soungouroff dans votre article et je suis actuellement en train d'essayer d'établir sa biographie.
Mes grands-parents tenaient la Régence puis le Claridge à Cannes où je vis toujours.
Ils ont bien connu Soungouroff qui était un de leurs clients de la Régence et les payait en toiles pour effacer ses dettes tant elles énormes à cause de sa consommation d'alcool.
Je fus client du Zanzi dans les années 90 lorsque Yves était le patron et que Brutus servait en salle.
Je cherche des anecdotes, des éléments, bref tout matériau susceptible de m'aider dans mon travail.
Merci pour votre article et d'vance pour votre aide.

n.canet@laposte.net

Jacques de Brethmas a dit…

Je ne peux pas vous répondre grand'chose de plus que ce qui est dans l'article.

J'ai été client du Zanzi entre 65 et 75, j'avais à peine 18 ans au début. Soungouroff était tout le temps saoul, et donc peu attirant pour un garçon comme moi qui ne manquait de rien, et il était entouré de "matelots" que, vu ma jeunesse et ma timidité, je trouvais un peu sauvages.
Je l'ai donc souvent côtoyé, mais jamais fréquenté. Ce n'est pas faute pour lui d'avoir essayé!
Je draguais plutôt sur la jetée et dans les jardins du Casino, (là on on a construit l'actuel palais des festivals). En fait, on draguait sur tout le bord de mer...